Prologue

La mort de Dante

"Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue."

Dante, La Divine Comédie (L'Enfer, chant I)

 

Les cris avaient enfin cessé. Le petit jour pointait, et la ville s'appaisait. Leona chercha autour d'elle la silhouette d'un clocher, et ne vit que le haut toit d'une chapelle en ruine. Mais apparemment, Dante non plus n'avait pas trouvé mieux, car elle se tenait là, au sommet, buvant l'aube du regard.

"Ils n'ont même plus d'églises, ici...

- De toute façon, les hommes ne croient plus en rien, répondit Leona.

- Moi, je crois. A la damnation."

Dante sourit. Son regard fier, orgueilleux, défiait la ville entière, ses habitants qu'elle méprisait.

"Tu ne t'en repends même pas... soupira son amie.

- Quitte à traverser les neuf cercles de l'enfer, Leo, je ne reviendrai pas en arrière. Je me suis délectée de ce crime...

- Passe-moi les détails."

Souriant toujours, Dante se leva, et se dirigea vers une petite porte. Lorsqu'elle l'ouvrit, le coeur de Leona se serra: derrière cette porte, un bébé dormait.

"Quand?

- A peine trois jours... J'étais déjà enceinte quand je suis partie. Prends-la.

- Elle est... d'Icare?

- Oui, de son sang à lui. Je n'en veux pas, prends-la.

- Et Kelone? Lui aussi, tu veux le laisser?

- Je suis née pour chasser, tuer... pas pour materner.  C'est dans les landes de sang, avec les miens, que je veux courir. L'amour plat d'une mère, d'une épouse, ses tracas insignifiants... je vaux mieux que tout ça, et ce "tout ça" m'épuise. Prends-la, Leo."

Leona s'avança vers l'enfant, et la pris délicatement entre ses bras, sans la réveiller. L'espace d'un instant, elle oublia où elle était, et quelles étaient les circonstances. Elle oublia qu'elle était loin de chez elle, et couvrait la faute, la fuite de son amie, de sa rivale: Dante. Tout ce qu'elle percevait, c'était le souffle léger de l'enfant, la chaleur de ce petit corps contre son sein, et cet amour qu'elle ne cessa dès lors de lui vouer. En cet instant, elle n'était plus pour elle la fille de Dante, mais simplement celle d'Icare... et pourquoi pas la sienne?

"ça te va mieux, à toi." ricana Dante.

Elle se dirigea vers le bord du toit.

"Prends ou non soin d'elle, ça m'est égal. Je te laisse Icare... peut-être que tu auras ta chance, maintenant. Sois à ma hauteur... du moins, essaie, pour une fois..."

Elle lança un dernier regard à l'enfant, et frissonna de dégoût.

" Dante! Tu lui as au moins donné un nom?

- "La chose"!"

Dante éclata d'un rire moqueur, et disparu dans les dernières ombres de la nuit. Leona se retrouva seule avec "la chose", l'enfant...

"Charlie..." murmura la chasseresse en embrassant la fillette. 


Dante ne pouvait les affronter. Cela aurait voulu dire mourir, mourir sous les coups traîtres et bas de ses juges et bourreaux, des geôliers de son clan, mourir dans le déshonneur, sans s'être débarrassée de leur joug.

Elle ne voulait plus subir leur loi. Douze ans durant, elle les avait traqués pour venger la mort de son frère.

Elle avait juré, sur les cendres de son jumeau, celles de son amant, de répandre jusqu'au dernier sang des Santini, de raviver la splendeur et la flamme du clan Lupesco.

Elle avait failli. Elle allait tomber, cette nuit. Mais quitte à perdre vie et honneur, Dante préférait voler à ses détracteurs le goût de la victoire. Se donner la mort? Elle y songea. Mais elle imagina plus séditieux encore. Elle imagina le coup qu'elle porterait à ses oppresseurs, si leur ennemi commun les dépossédait de leur proie.

Elle préférait s'offrir aux griffes d'un vampire. Cela était le comble du déshonneur, pour un chasseur, pour un Lupesco. Mais elle montrerait ainsi à ses bourreaux que ces bêtes-là, à ses yeux, valaient mieux encore que la pourriture infâme des inquisiteurs Santini.

Elle rit, voyant non loin la créature qui l'attendait. Puissante... plus puissante qu'aucun de ces chasseurs avilis. Froide, dépourvue de traits et d'émotions...

Dante, déjà affaiblie, entama un combat qu'elle était certaine de perdre. Mais qu'importait, puisque c'était l'issue choisie par elle, alors. Sa double-faux déchira la nuit et la chair sèche du vampire. Le premier coup était porté, la créature contre-attaqua.

"Magnifique..."

Dante admira les griffes souples et cinglantes, au reflet métallique. Elle admira la lueur pâle du petit fantôme niché dans le corps du vampire, la fluidité et la rapidité des mouvements de la créature... Elle vit sa propre chair lacérée, le fantôme quitter son maître et s'avancer vers elle.

Elle n'aurait pu espérer de meilleur adversaire...

 

 

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